Chapelle Sainte-Anne de Pornichet
du 29 octobre au 1er novembre 2011 (9h-19h, Entrée libre)
L'exposition Remous installée à la Chapelle Sainte-Anne de Pornichet présente une rétrospective des ensembles photographiques réalisées par Hélène Benzacar, des années 2000 jusqu'en 2011.
Le travail photographique de l'artiste Hélène Benzacar s'impose comme une œuvre singulière autant que nécessaire.
Il est d'abord – d'emblée – d'une époustouflante beauté. Et l'on pourrait s'arrêter là, à cette sidération de l'œil. Mais ce serait trahir cette artiste dont la démarche s'accompagne d'une réflexion exigeante. Les productions, régulières, sont peu nombreuses et s'inscrivent dans la cohérence de cette recherche. Deux caractéristiques les signalent :
Elles ne se présentent jamais isolées mais à l'intérieur
de séries ou d'ensembles : À l'intérieur du loup(2001), Forêt 2 (2004), Fleuve (2009), Remous (2010-2011).
Aucune de ces photographies ne prétend être la saisie d'une scène ou d'un fragment de la réalité. Ce sont des fictions.
Histoires de loup
Ces ensembles d'images forment des polyptyques photographiquesc'est à dire des ensembles de photographies mises en scène dans un espace donné, associant objets et images dans un tout articulé.1. L'installation d'une série photographique met en jeu un ensemble d'éléments entre lesquels s'établissent des relations. L'œil du spectateur est confronté à l'espace vide qui sépare les photographies et au va-et-vient qui noue des liens de l'une à l'autre.
La dimension fictive de la scène photographiée est manifeste pour les séries qui présentent des animaux, tout particulièrement le loup, personnage récurrent, ainsi dans A l'intérieur du loup,Forêt ou, tout dernièrement, Fleuve et Remous. Dans ces deux premiers ensembles, on voit des scènes de rencontre entre un enfant, ou des enfants, et un loup, ou plusieurs loups. Mais s'agit-il bien de rencontre ? La scène est improbable, d'emblée interprétée comme une fiction et comme une scène de composition : la bête a été placée là, ce n'est pas un vrai loup – c'est à dire un loup vivant qui serait, lui, sur le même plan que l'enfant -, c'est un animal naturalisé. La scène a été reconstituée. C'est une illusion photographique.
Dans l'espace de l'installation, se trouve marqué un espacement entre les images qui ouvre une dimension narrative, il fonctionne comme un appel à tisser une trame d'une photographie à une autre et insiste en même temps sur le caractère parcellaire de chacune.
Le loup de dos
Le loup des images
photographiques d'Hélène Benzacar est vu de dos par le spectateur de l'exposition auquel il se dérobe ou du moins montre son indifférence. Une telle constance est remarquable :
la
présence de ce loup refuse d'emblée toute prise à une interprétation psychologique alors qu'un face à face l'attirerait
immanquablement dans le cercle de la communication et de l'expressivité. Aucune des images n'est le portrait d'un loup particulier, la présentation de dos interdit de faire du loup un personnage individué. Le loup de dos impose une présence sans effet de représentation. Énigmatique, le loup exerce
alors une attraction plus grande sur le regard du spectateur et la scène photographiée prend tout son mystère
Vu de dos, le loup n'apparaît pas immobilisé par et sur l'image photographique, plutôt suspendu dans son mouvement que l'exposition au sein du polyptyque remet en jeu. Cette suspension et l'impossibilité de voir l'expression de sa face rendent incertain le sens de sa posture. Cette indétermination du mouvement fait de l'animal un frontalier, un nomade. Il rode en lisière de forêt, aux abord d'une ville, sur la rive d'un fleuve. Le spectateur peut alors imaginer l'histoire dont il surprend là une ou plusieurs scènes énigmatiques. Il est tentant ainsi de voir en lui, l'être des passages, la figure d'un passeur. Ne paraît-il pas accompagner Charron dont la silhouette noire transite au bord du fleuve ? - Charron, celui qui va et vient entre deux bords, entre deux mondes, entre l'empire des Morts et le règne des Vivants -.
Qu'en est-il alors du loup de dos ?
« Ce loup accompagne ma vie. Car au delà de l'objet, j'ai constitué une série de
photos : le loup y est vu en toutes sortes de lieux, et de postures, objet errant, nomade. Ces mises en situation du loup présentent une ombre au bord de la disparition parfois et pourtant encore là. Le loup est un objet fluide qui passe par toutes sortes d'états. L'animal, souvent assimilé aux
dieux du trépas prend la forme du vêtement d'Hadès
fait d'une peau de loup. La photographie est faite de cette même peau, une surface qui désigne
l'absence. »2, écrit Hélène Benzacar. La peau du loup est à la fois un signifiant et un
opérateur, un voile et une voie détournée, déguisée, pour faire apparaître l'absence. La photographie a toujours partie liée avec une disparition. Mais, il n'y a là
qu'un effet de loup. Le loup de dos est un leurre. Sa posture contribue à créer ce leurre. Elle est en quelque sorte une im-posture? Ces scènes improbables n'auront jamais eu lieu que sur l'image. Le loup de face exhiberait le mannequin naturalisé qui le met en scène, son dos
déploie la fiction et emporte avec lui la constellation des histoires.
Le carré magique
Le carré est le format choisi par l'artiste pour ses images. Ce choix est associé dans sa démarche à l'utilisation d'appareils photographiques particuliers : Un polaroïd d'abord, puis un appareil Rolleiflex. Enfin,explique-t-elle, mon appareil actuel se sert d'un prisme qui redresse l'image, mais j'ai toujours cette vision au carré derrière un écran, lorsque je photographie [...] sans recadrage possible. Elle est pour moi essentielle. »
C'est une forme géométrique dont la puissance symbolique a toujours été grande.
L'image photographique est bien un carré magique, un signe iconique complexe, surface plurielle, repliée sur elle-même, retournée comme un gant, de sorte que dans son espace multiple des figures apparues captent le regard et viennent jouer notre destin en le mêlant au leur – au leurre -.
La dernière image
Voici la dernière image de Remous, sa découverte bouleverse. Il semble
que la quête s'arrête là – mais y avait-il une quête ? - : sur ce rivage rocheux, dans la blanche écume d'une eau tumultueuse, le loup apparaît, le poil fauve légèrement flou. Devant lui, un
jeune garçon de dos est assis au bord de l'eau bouillonnante. Son buste suit une inclinaison parallèle à celle de l'animal, si bien qu'il paraît trouver un appui confiant contre la fourrure
épaisse. En dépit de la violence de l'eau écumante, la scène paraît livrer un moment suspendu, plein de grâce, d'abandon et de réconfort. Le garçon pourrait sentir la chaude fourrure du loup
contre sa chemise mouillée, il pourrait poser sa tête contre le flanc vivant de l'animal. – à moins que ce ne soit là encore que illusion d'optique, la masse du corps de l'animal, prodigieuse par
rapport à la frêle silhouette blanche, ne peut pas se trouver sur le même plan qu'elle, forcément située plus avant du spectateur, préparant plutôt une superposition des deux personnages, leur
fusion en un seul corps mythique. Ainsi, sur cette rive extrême, s'ébauche ce qui n'est déjà plus visible, un quelque chose englouti dans les remous, évanoui dans la lumière
:
l'énigme de la métamorphose où les corps se changent. Vers
le haut de l'image, l'eau devient lisse, son miroir gris bleu reflète l'autre rive invisible. Un fin feuillage vert est suspendu dans le coin supérieur gauche. Le loup, au terme de ce récit
photographique, hisse un instant ce fragile fantôme hors de l'eau tourbillonnante. Le rameau de feuilles vertes palpite comme le signe d'une nouvelle alliance.
Ce qu'aura vu un regard disparu.
Regardant, le spectateur peut croire voir ce que voit ce l'animal de dos : l'ouvert, un espace où les signes ne sont pas encore arrimés au sens, un territoire incertain où tourbillonne une poussière blanche jusqu'à l'aveuglement.
Et dans son silence commence une histoire.
Cependant, la beauté de ce que l'on voit est posée au bord de l'invisible.
Nema Revi, extraits du livre Hélène Benzacar, éditions de La Jetée, 2011
1Hélène Benzacar, Le Polyptyque ou l'un-possible image, De l'actualité du polyptyque contemporain en photographie, thèse de doctorat de 3e cycle sous la direction de Pierre Baqué, Paris I Panthéon Sorbonne, , p.91 (désormais noté H.B., suivi du numéro de page)
2H.B., p.111.
Hélène Benzacar parlera de la Photographie contemporaine
en ouverture de l'exposition
à la Chapelle Sainte-Anne de Pornichet
vendredi 28 octobre à 18h30
Découvrir l'album photos d'Hélène Benzacar sur ce blog et le site de l'artiste en lien à droite de l'écran
sable, empreintes, galets pour nourrir la création d'oeuvres lumineuses aux couleurs du ciel et des marées.
L'atelier d'écriture d'IBANT a pris sa vitesse de croisière.