Présentation

Recherche

Petit journal de l'écriture

Dimanche 27 novembre 2011 7 27 /11 /Nov /2011 18:26

       Hier, samedi 26 novembre, l'atelier d'écriture était en balade dans le Pays Blanc, à Batz-sur-Mer. plage-St-Michel-Batz-e-copie-1.jpg   Pays blanc 17 e  Pays Blanc 8  Autrefois, cette terre était une île.

       Le rendez-vous était pris à la Chapelle du Mûrier, lieu probable d'un très ancien culte associé aux "vierges d'arbres". Au XVe siècle, alors qu'une épidémie ravage Batz, la décision est prise d'édifier Chapelle du Mûrier 4 euneChapelle du Mûrier 3 e  Chapelle du Mûrier 1 echapelle dédiée à la Vierge.  Plus tard, alors que son bateau a fait naufrage au large, Jean de Rieux de Ranrouët implore la Vierge qui lui apparaît et le guide jusqu'à la terre ferme. 

                Cependant, l'origine du mot "mûrier" viendrait peut-être du mot latin 'mauria", la saumure, "murié" en ancien français, et place la chapelle dans le contexte des marais salants exploités dès le Moyen-âge.

      La balade commence, en toute blancheur. Chacun est invité à glaner les blanches rencontres sur son chemin, tout en s'imprégnant des sensations qu'offre cette après-midi d'automne.

       Nous descendons d'abord vers la mer pour découvrir un AMER. La pierre longue, vraisemblablement un mégalithe installé sur le rivage à dessein, est un "amer", un repère fixe sur la rive qui permet aux marins de se repérer au cours de leur navigation.la pierre longue e Ce mot, au pluriel, est aussi le titre d'un recueil de poèmes de Saint-John Perse, chaque texte, consacré à la mer, est sur la page comme un de ces repères dressés pour le lecteur...Atelier 1 e  Atelier 2 e

Les participants à l'atelier reçoivent un viatique : un texte de Kenneth White, le bien nommé en la circonstance, qui s'intitule La vallée blanche "Quelques lignes, beaucoup de blanc / c'est une fin de monde, ou bien un commencement [...]"

         Retour dans le bourg de Batz. La place du Garnal devant l'église St Guénolé rappelle qu'ici on est dans une aire linguistique bretonne. Lena explique que "karnal, qui devient ar garnal avec l'article est un ossuaire en breton.St Guénolé e

       On se dirige vers la "cathédrale" une grande et belle salorge de pierres construite en 1886. la cathédrale e Elle donne l'occasion d'évoquer la symbolique du sel, principe purifiacateur, conservateur et destructeur à la fois et les mots de la même famille : salade, sauce, salaire, saucisse ..., et les expressions comme "le sel de la terre", le pain et le sel de l'hospitalité, "mettre son grain de sel,...etc. Et vous savez bien sûr que que mettre sel sur la queue des oiseaux permet de les attrapper... salorge bois e On découvre des salorges en bois goudronné au fil des ruelles et on débouche enfin sur les marais.oiseaux blancs e   On va à la recherche du blanc...Pays Blanc 18 e   Pays Blanc 12 e   Pays Blanc 5   Pays Blanc 16 e  

       L'atelier prend le temps d'observer Atelier 3 e   et s'arrête pour prendre encore quelques notes.  On parle aussi du blanc dans la symbolique bretonne et de la reine Guenièvre.Atelier 4 e   

Il est temps d'arriver à la Bouquinerie des Marais, lieu de la halte d'écriture. C'est une caverne d'Ali Baba, pleine de livres en solde. Bouquinerie 1 e    Bouquinerie 2 e  L'accueil est chaleureux et nous gagnons une petite salle mise à notre disposition pour nous lancer dans l'écriture. Deux propositions sont à explorer... Thé, tarte au citron ou au chocolat, l'atmosphère est studieuse et gourmande dans ce lieu qui donne sur les marais où la nuit tombe peu à peu...    Atelier 5 e

       Les textes parlent d'un ancien parchemin lacunaire qui évoque un mythique Pays Blanc, noyé par l'eau et la brume et dont on ne sait plus grand chose, d'un polyptyque médiéval fabuleux peuplé d'oiseaux blancs, d'une peinture volée intitulée "Le Sel de la terre", d'un coprs embaumé caché dans les soubassements de la chapelle du Mûrier,  d'un voyage nourri de sensations sur une terre contrastée et poétique... et c'est bien de cela qu'il s'agissait ! 

 

Par Nema Revi - Publié dans : Petit journal de l'écriture
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Jeudi 29 avril 2010 4 29 /04 /Avr /2010 15:03

 

Quelques réflexions à propos de l'atelier d'écriture qu'il faudra préciser et ajuster sans doute...


On ne parle pas souvent de style dans l'atelier d'écriture. Il semble que, confusément, le terme d'écriture se soit substitué à ce mot sur lequel pèse comme un soupçon d'élitisme. Pourtant, dans bien d'autres domaines de la vie sociale, avoir un style ou avoir son style gratifie tout un chacun d'une aura remarquable. Mais celui qui se livre à l'écriture hésite à parler de style. Peut-être faut-il voir là l'effet d'un malentendu.

Dans Le Degré zéro de l'écriture1, Barthes montre comment, à partir du XIXeme siècle, les écrivains en mal de reconnaissance dans la société industrielle naissante, introduisent la notion de fait littéraire associé au travail de la forme. Tout se passe alors un peu comme si le style tel que Barthes le définit2 n'était plus que marque de fabrique. La Littérature se constitue comme un objet. L'écrivain pratique l'art d'accommoder les signes3. C'est à cet art du bien écrire - désormais seul signe du fait littéraire4 à l'époque d'un Maupassant, par exemple, que nous avons encore plus ou moins affaire. Son apprentissage qui passe dès lors par le corset de la grammaire et la connaissance des grands auteurs intimide et peut-être rebute, il serait à remiser parmi les curiosités de la culture humaniste, c'est à dire au cabinet des antiquités où gisent les grands modèles.

L'écriture, dans l'atelier d'écriture, ne serait-elle pas venue prendre la place laissée vide par la relégation du style aux pages des manuels scolaires, au marbre des panthéons littéraires et à la poussière des cabinets de curiosités ? Loin de se heurter à l'impasse de l'écriture5 à laquelle les écrivains contemporains seraient confrontés selon Barthes (Rappelons que son ouvrage date de 1953, à l'orée des territoires où vont se déployer « écritures neutres » et « Nouveau Roman »), les participants à l'atelier d'écriture, presque naïvement, retrouvent une imagination avide du bonheur des mots, (se hâtent) vers un langage rêvé dont la fraîcheur, par une sorte d'anticipation idéale, figurerait la perfection d'un nouveau monde adamique où le langage ne serait plus aliéné6. L'écriture serait plus créative. Elle allierait un génie intuitif de la langue à la libération d'une expression personnelle du scripteur. Somme toute, elle serait plus démocratique, partagée par tout un chacun pourvu qu'il l'entreprenne. En outre, là où le style compose ses effets, vise la virtuosité, frôle l'artifice, la timide et fraîche écriture dévoile en rougissant ses couleurs naturelles. Ses progrès sont remarquables lorsqu'elle va s'affermissant d'un mot plus juste, d'une phrase mieux développée. Cette authenticité qu'on lui prête semble garantir son pouvoir d'expression au service de l'intime, hors du rituel des Lettres, comme si elle pouvait être la voix d'une âme pourvu qu'on lui prête vie.

Mais, qu'on nomme affirmation d'un style ou recherche d'une écriture personnelle le cheminement de chacun dans l'atelier d'écriture, il importe d'avoir en mémoire le propos de Barthes. Il convient de distinguer la force solitaire qui s'élève des profondeurs mythiques de l'écrivain, et s'éploie hors de sa responsabilité7 du rapport entre la création et la société8 établi par la réflexion de l'écrivain sur l'usage social de sa forme et les choix qu'il assume9. Le premier mouvement, créateur, reste étranger à l'art mais peut étendre la littérature, le second pense la Littérature, une Littérature qui se voit de loin10, mais il ne voit qu'elle. La borne de ce carrefour une fois reconnue, on peut engager, peut-être, le projet d'une littérature comme Utopie du langage11 (ce sont les derniers mots de l'essai de Barthes), telle qu'on la rêverait au sein de l'atelier d'écriture.


1 Roland Barthes, Le Degré zéro de l'écriture, Seuil, 1953

2 « […] le style n'est jamais que métaphore, c'est à dire équation entre l'intention littéraire et la structure charnelle de l'auteur (il faut se souvenir que la structure est le dépôt d'une durée). Aussi le style est-il toujours un secret ; […] son secret est un souvenir enfermé dans le corps de l'écrivain ; la vertu allusive du style […] est un phénomène de densité, car ce qui se tient droit et profond sous le style, rassemblé durement ou tendrement dans ses figures, ce sont les fragments d'une réalité absolument étrangère au langage. », supra, p.2,1 (cité dans « La citation du jour », sur ce blog, 28 avril 2010).

3Supra, p.97.

4Supra , p.98.

5Supra, p.125.

6Supra, p.126.

7Supra, p.20

8Supra, p.24.

9Supra, p.25.

10Supra, p.99.

11Supra, p.126.

Par Nema Revi - Publié dans : Petit journal de l'écriture
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mardi 2 février 2010 2 02 /02 /Fév /2010 23:41

Après la lecture du remarquable roman d'Élisabeth Filhol, La Centrale1, je suis allée chercher quatre livres dont le souvenir me prenait à la gorge : Germinal, d'Émile Zola, Les temps maudits2, de Jack London, Élise ou la vraie vie, de Claire Etcherelli3 et Le Cimetière américain4, de Thierry Hesse. Quatre romans réalistes qui parlent de la condition ouvrière du XIXe au XXIe siècle, me direz-vous.

Ce serait dommage de s'en tenir à cette classification.


Voici quatre extraits, un pour chacun de ces ouvrages, qui illustrent leur appartenance à ce vaste ensemble où se retrouvent littérature et réalité.


  • Émile Zola, Germinal, 1885. C'est le vieux Bonnemort qui parle.

«  Ils me disent de me reposer, continua-t-il. Moi, je ne veux pas, ils me croient trop bête !... J'irai bien deux années, jusqu'à ma soixantaine, pour avoir la pension de cent quatre-vingts francs. Si je leur souhaitais le bonsoir aujourd'hui, ils m'accorderaient tout de suite celle de cent cinquante. Ils sont malins, les bougres !... D'ailleurs, je suis solide, à part les jambes. C'est, voyez-vous, l'eau qui m'est entrée sous la peau, à force d'être arrosé dans les tailles. Il y a des jours où je ne peux pas remuer une patte sans crier.

Une crise de toux l'interrompit encore.

_ Et ça vous fait tousser aussi ? dit Étienne. […]

Un raclement monta de sa gorge, il cracha noir. », Première partie, chap.I.


  • Jack London, Les temps maudits, « Le Renégat », 1931 . Le jeune héros est alors âgé d'une dizaine d'années.

« Il avait atteint la perfection d'une machine. Toute perte d'effort était éliminée. Le moindre mouvement de ses bras maigres et de ses doigts fluets était rapide et sûr. À la suite de ce travail à haute tension, il éprouvait une grande nervosité. La nuit, il souffrait de crampes en dormant, et pendant le jour, il ne pouvait ni ralentir ni se reposer. Tendus à perpétuité, ses muscles ne cessaient de le tirailler. Son teint blêmit et sa toux s'aggrava. Puis une pneumonie s'abattit sur ses poumons débiles, et il perdit son emploi à la verrerie.

Ensuite, il retourna à la filature […] Les machines fonctionnaient plus vite qu'à son premier embauchage, mais son esprit travaillait plus lentement. Ses nuits d'autrefois étaient pleines de songes : aujourd'hui, il ne rêvait plus du tout. Une fois il s'était senti amoureux, au début de la période où il guidait le tissu sur le rouleau chaud ; […]. Mais cette aventure se passait voilà longtemps, bien longtemps, avant qu'il ne devînt trop vieux et trop fatigué pour aimer. », p.72-73.


Claire Etcherelli, Élise ou la vraie vie, 1967. L'héroïne rentre d'une première journée de travail aux usines Citroën.

« À six heures, il reste encore un peu de jour, mais les lampadaires des boulevards brûlent déjà. […] Les secousses de l'autobus me font penser à la chaîne. On avance à son rythme. J'ai mal aux jambes, au dos, à la tête. Mon corps est devenu immense, ma tête énorme, mes jambes démesurées et mon cerveau minuscule. Deux étages encore et voici le lit. Je me délivre de mes vêtements. C'est bon. Se laver, ai-je toujours dit à Lucien, ça délasse, ça tonifie, ça débarbouille l'âme. Pourtant, ce soir, je cède au premier désir, me coucher. Je me laverai tout à l'heure. Allongée, je souffre moins des jambes. Je les regarde, et je vois sous la peau de petits tressaillements nerveux. Je laisse tomber le journal et je vois mes bas, leur talon noir qui me rappelle le roulement de la chaîne... Demain, je les laverai. Ce soir, j'ai trop mal. Et sommeil.

Et puis je me réveille, la lumière brûle, je suis sur le lit ; à côté de moi sont restées deux peaux de banane. Je ne dormirai plus. En somnolant, je rêverai que je suis sur la chaîne ; j'entendrai le bruit des moteurs, je sentirai dans mes jambes le tremblement de la fatigue, j'imaginerai que je trébuche, que je dérape, et je m'éveillerai en sursaut. », p.89-90.


  • Thierry Hesse, Le Cimetière américain, 2003.

« Difficile d'éviter, une fois dans un endroit où l'on s'attend au pire, le point de vue qui souligne ce qu'il possède d'ingrat, d'ingrat ou pathétique : pays mortel, pays foutu se dira-t-on alors, cherchant par là à confirmer ce qu'on savait déjà, qu'on avait entendu. Qu'y trouvera-t-on au juste ? Des routes marquetées de crevasses, une broussaille tyrannique vomie par les fossés, des étendues de ruine, de la rouille, un désert, une profusion de friches ainsi que ces maisonnettes blafardes tassées les unes contre les autres sur quoi le regard n'accroche pas. », p.25.


J'ai cité longuement. Rien là qui ne confirme l'ancrage réaliste. Et bien évidemment, à faire le procès du réalisme en littérature, on en viendrait forcément à faire la fine bouche. Dans ces récits bien sombres - où il ne faudrait pas, d'ailleurs,confondre noirceur et réalisme -, on trouve fausses paroles de personnages, illusion référentielle, motivation psychologique, personnages-types, pseudo-transparence... Qu'en termes galants ces choses-là sont dites !


Et cependant, lecteur, si tu ne connais pas ces mondes, pourrais-tu les imaginer sans les livres ? Voir, sentir ce que le personnage, le narrateur donnent à voir et à sentir. Cela au moins. N'est-ce pas trop se hâter que de recouvrir ces romans du discours universitaire le plus savant plutôt que de lire ce qui arrive ?


Mais la question n'est pas là, et c'est ce que je songeais tandis que je terminais la lecture de La Centrale. À l'avant-dernière page, l'ami du narrateur, Loïc, a décidé de quitter le boulot et de rentrer chez lui. « Il avait quitté la voie express à Plélan. Il ne s'est pas rabattu après le dépassement d'une camionnette en sortie de village, il n'a pas réagi aux appels de phares. On a le témoignage des deux chauffeurs. Celui de la camionnette et celui du poids lourd qui arrivait en face. » Une trappe s'ouvre où bascule le personnage et avec lui le récit dans l'insondable. Dans Germinal, il y a aussi cette rupture, sans explication, sans compassion, sans concession, bien plus forte que le sabotage anarchiste commis par Souvarine. L'enfant Jeanlin assassine froidement un jeune soldat qui montait la garde. « Pourquoi as-tu fait cela ? - Je ne sais pas, j'en avais envie. ». Le vieux Bonnemort, impotent, étrangle Cécile, jeune bourgeoise venue apporter quelques provisions à la famille. « Quelle rancune, inconnue de lui-même, lentement empoisonnée, était-elle donc montée de ses entrailles à son crâne ? L'horreur fit conclure à l'inconscience, c'était le crime d'un idiot. » Toutes les sorties ne sont pas aussi tranchantes. Le renégat Jeannot fait son baluchon et s'en va sans un mot. L'ordre établi dont cette littérature réaliste semblait peut-être, en dépit de ce qu'elle dénonce, la gardienne dans les plis de sa langue et les conventions littéraires qui font passer le message, ne se relève pas de ces trouées. Sombre désir ou palpitation d'une chimère, quelque chose a bougé dans le texte. Ce qui s'affaisse, est la cohérence d'un monde. N'est-ce pas là, justement, que ces romans approchent au plus près de la réalité ? Là le récit n'est plus lisible. L'irruption d'un événement inclassable sape, plus sûrement que toute description, que toute histoire des personnages, tout l'édifice romanesque et la vision sociale qu'il véhiculait. Du coup, les destructions causées par la centrale, la mine, l'usine ne sont pas simplement dénoncées mais accomplies dans le geste qui coupe court à tout contrat de lecture et fait douter de tout contrat. Si la réalité est cette énigme brutale et terrible, c'est en ne se dérobant à de tels face à face que la littérature peut l'approcher.


1P.O.L, janvier 2010. Voir sur ce blog la citation du jour, 30 janvier 2010.

2Trad. Louis Postif, UGE, 10/18, 1973.

3Gallimard, folio, 1972.

4Éditions Champ Vallon, 2003.

 

Par Nema Revi - Publié dans : Petit journal de l'écriture
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Vendredi 18 décembre 2009 5 18 /12 /Déc /2009 22:30

Écrire, cet acte intransitif, nécessite de la part de celui qui l'engage une ouverture et un abandon de soi.

Lors des séances de l'atelier d'écriture, il arrive que les propositions faites soient entendues comme les consignes d'une épreuve d'écriture, les cadres d'une performance. Dans ce cas, on écrit, généralement très vite, dès que l'on a trouvé une idée, une astuce pour accomplir du mieux possible l'exercice que l'on croit avoir à exécuter.

Mais ce n'est pourtant pas de cela qu'il s'agit.

Il faut vraiment renoncer à la tentation de réussir sa copie. Pas d'ego dans l'écriture.

Tout d'abord, la grande affaire n'est pas d'écrire un joli texte. D'ailleurs, il n'y a pas de grande affaire, mais seulement des essais, des ratures, et, peut-être, parfois, des instants de grâce.

Ensuite, on peut ne pas avoir envie d'écrire. Ne rien trouver. Peut-être la disposition n'y est-elle pas. - On peut laisser de côté telle ou telle proposition. Mais il suffit parfois de l'écouter, de lui accorder suffisamment d'attention et de place pour la voir se déployer peu à peu. C'est une sorte de rencontre qui s'établit entre elle et celui qui va écrire, qui écrit déjà dans le projet qu'elle lui tend - .

Enfin, on peut même faire un « hors sujet », c'est à dire, en suivant sa pente, aller vers un autre projet.

De quoi s'agit-il donc ?

C'est que le désir d'écrire puise en quelque chose qu'on ignore avant que les mots ne soient écrits sur la page. Voici deux anecdotes retraçant ce qui est arrivé au cours des deux dernières séances de l'atelier :

  •    - Lors d'une séance où l'on travaille sur les expressions imagées, quelqu'un choisit d'écrire à partir de la formule « être tiré à quatre épingles » en l'utilisant autant au sens figuré qu'au sens propre. La « consigne » est bien exécutée et avec une habileté certaine. Cependant le texte produit, fertile en jeux de mots, ne donne pas satisfaction à son auteur. Hors séance, cette personne choisit une autre expression, « un nuage de lait », et écrit un poème aérien et aéré, économe d'effets, contemplatif, qui a trouvé sa respiration.

  •   - Après avoir inventé plusieurs titres pour un ouvrage potentiel, une personne choisit de retenir La Vigilance de l'olivier, pour en faire la clé d'un texte qu'elle rédige aussitôt. Le paysage décrit est l'image frappante d'un chantier urbain installé au milieu d'oliviers plusieurs fois centenaires que les engins et les constructions essaient de contourner pour les épargner. Mais si étonnante que soit la scène, la voix qui la porte s'en tient justement à cet étonnement admiratif exprimé à distance, de l'extérieur de cette scène. Puis un second texte est rédigé, à partir du seul mot « vigilance ». Le nouveau texte est un poème. Il n'est plus question des oliviers. Depuis ce mot, un regard a essaimé et questionne l'acte d'écrire dans sa relation au monde.

Sans doute fallait-il accepter de se défaire du texte premier venu qui n'était dans ces deux occurrences qu'une réponse à une situation de communication dans le cadre de l'atelier, et accepter aussi de se laisser défaire, de prendre le risque d'un texte qui n'obéisse qu'à une nécessité intérieure, au-delà de la proposition d'écriture.

 

 

Par Nema Revi - Publié dans : Petit journal de l'écriture
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Jeudi 3 décembre 2009 4 03 /12 /Déc /2009 22:24

En préparant la séance de l'atelier d'écriture du samedi 12 décembre, Les lieux, je pense au début du roman de Pierre Bottero, auteur de littérature dite « de jeunesse », récemment décédé, La Quête d'Ewilan. La jeune héroïne découvre qu'elle peut basculer dans un autre monde en faisant un « pas de côté ». C'est un geste qui rejoint la folle errance du vieux chevalier à la Triste figure. C'est un peu de cela qu'il va s'agir, en effet, de ce point à partir duquel un lieu connu, géographiquement situé et bien réel peut devenir poreux, laisser affleurer son autre ou se laisser traverser comme le miroir d'Alice.

  Son nom de Venise


Cette image photographique, ce reflet noyé d'une maison, propose une rêverie de cette sorte. On se souvient du film fascinant de Marguerite Duras, Son nom de Venise dans Calcutta désert : la caméra explore longuement une grande demeure vide et son parc tandis que la bande-son du film India song se déroule. Les images provenaient d'un lieu filmé en région parisienne. Si, pour Don Quichotte, les signes se sont dédoublés, le moulin à vent est devenu un géant, la servante d'auberge à l'œil torve une duchesse adorable, la fiction se déploie sur les chemins du monde, dans le film de Duras les noms sont des creux d'où le réel, les corps s'absentent, comme soufflés. La transparence de l'image laisse voir des lieux désertés où passent, invisibles, des fantômes. Mais il serait trop simple de prendre ces lieux pour un décor, le décor vide d'un récit de fiction auquel ils se prêteraient. Les lieux sont eux-mêmes le matériau de la fiction, les ombres, les reflets, les taches de moisissures sur les murs, les fissures, les couleurs noyées sont les personnages de l'histoire racontée, leur transmutation lumineuse ou gazeuse. « Tu n'as rien vu à Hiroshima », disait déjà à la jeune fille de Nevers  son amant japonais dans le film Hiroshima mon amour. Rien, que cette intensité blanche de la douleur. Des images, des images...

"LUI  : Tu as tout inventé.

ELLE : Rien. De même que dans l'amour cette illusion existe, cette illusion de pouvoir ne jamais oublier, de même j'ai eu l'illusion devant Hiroshima que jamais je n'oublierai. De même que dans l'amour."

 

Par Nema Revi - Publié dans : Petit journal de l'écriture
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
 
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés